Jean Chrétien FAVREAU

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ARTS

         
       
 
Nature
 

          Quand j’observe la Nature en l’absence d’un créateur de l’Univers, elle est à la fois sublime et inquiétante, et je partage la nausée de ce personnage de Sartre sur un banc, à regarder la prolifération de racines dont la pulsion de vie le happe en un vertige ontologique. La vie palpite là sous cette forme et en habite tant d’autres de toutes les manières qui garantissent sa pérennité, aussi bien dans les plus profonds abysses océaniques d’où jaillit un souffre bouillant, que dans le sexe épanoui d’une fleur ou le battement de mon cœur. La vie semble squatter toutes les formes possibles de sa continuité, et les adapter aux conditions locales pour optimiser la survie du système qu’elle anime. C’est une sorte d’énergie élémentaire, une force vitale. La vie anime les corps autogènes, le cycle d’une plante, le spasme du cœur. Cependant, on ne peut pas dire, me semble-t-il, que c’est un instinct vital qui fait le lit des rivières, ni qu’un dieu en guide le cours jusqu’à la mer. La Dordogne que j’ai souvent contemplée, s’épanche en moindre effort avec le maximum de fluidité, semblable aux arbres des berges dont les branches ruissellent dans la lumière.

          Pour parler de la Nature, il faut des mots qui ne mettent pas un terme à ce qui passe, ou du moins qui ne rompent pas le charme du continuum. Des mots sans origine ni fin, des signes sans queue ni tête. L’instant poétique fait ça très bien. C’est un moment de clairvoyance libre de toute explication. Il n’est plus nécessaire que le monde ait une origine ou un terme quand il est immédiat.


          

          

 

          Contempler la Nature sans créateur est une forme impudique de la raison car la Nature n’est pas morale. Elle ne fait référence à aucune table de loi, elle n’est pas créée, elle se crée. La Nature n’a pas le moindre état d’âme sur les conséquences de ses actes, ces mots n’ont d’ailleurs pas la moindre signification la concernant. Elle est par-delà le bien et le mal. Ceux qui invoquent la Nature comme la juste raison, oublient que la Nature n’est pas gouvernée. Dans une fourmilière, quand une fourmi détecte le besoin de porteurs ou de guerriers, elle va les prévenir en balisant son parcours de petits pets odorants, et chacun va effectuer sa tâche. Il n’y a ni chef, ni sous-chef dans une fourmilière, et même la reine ne commande rien, car en fait, c’est une grosse pondeuse qui participe comme chacun à la pérennité de la société. La caravane de fourmis ressemble à s’y méprendre à une autoroute où se transportent les nécessités urbaines. Quelle différence entre une ville et une fourmilière ? Dans la fourmilière, l’anarchie c’est l’ordre. On a des progrès à faire...