Jean Chrétien FAVREAU

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ARTS

         
       
 
Continuum
 

          Quand la navigation est tranquille, on a du temps pour discuter. Et comme on manque de fleurs, on en parle de plus en plus souvent. En mer, les nuages, les vagues, le vent, on peut comprendre ces phénomènes, en observer les causes et les effets, mais pourquoi les plantes poussent-elles ? Pas comment, pourquoi ?

          — En fait, une graine est le moment d’un passage végétal dont elle n’est ni l‘origine ni la fin. La graine pousse avec ce qui l‘environne et l’influence à son tour suivant le principe d‘interaction. Mais on ne peut pas dire qu’elle exécute le programme de la plante. Elle contient plutôt les conditions initiales d’une transformation progressive dans un environnement saisonnier. La tige commence à pousser lorsque les conditions de la germination sont réunies, quand la matière réagit aux sollicitations de son environnement, et cette transformation contribue à son tour à la croissance de la plante, ainsi de suite, jusqu’à la prochaine graine, et la plante suivante. La graine est un moment du continuum “plante”.

— Bon, je vois à peu près ce que tu veux dire, mais tout ça ne nous dit pas pourquoi la plante se reproduit.

— Hum, on finira peut être par y arriver. Comme disait Pythagore : “ Tu connaîtras autant qu’il est possible à un mortel, que le monde est en tout point semblable à lui-même ”. Mais le plus troublant, c’est qu’en même temps que la reproduction pérennise le continuum “plante”, elle use la matière végétale et la fait mourir. J’ai l’impression que la vie épuise le corps transitoire qu’elle squatte. Autrement dit, la vie tue ! On finira par être obligé de tatouer “la vie tue” sur les fesses des bébés pour qu’ils ne risquent pas d’attaquer leurs parents en justice quand ils se découvriront mortels.

— C’est ça ! Et il faudrait éliminer les vieux dès leur naissance, ça poserait moins de problème....

— Peut-être que si l’on a du mal à expliquer pourquoi la plante se pérennise, c’est qu’il faudrait un modèle nouveau pour décrire la Nature. La difficulté, c’est de décrire ce que l’on observe comme le moment passager d’une continuité qui semble n’avoir ni début ni fin.

— Euh, Giordano Bruno a été brûlé vif à la fin de la Renaissance pour des questionnements comme celui-là.


          

          

 

— Giordano Bruno a été mis à mort parce qu’un monde infini n’ayant pas d’origine ne commence jamais, et par conséquent ne peut avoir été créé. Exit Dieu créateur de l’univers : direction le bûcher. A cette époque où les livres étaient rares, on se contentait de brûler leur auteur... Dans un univers infini fait de mondes infinis, on se demande comment faire le point dans une mouvance où les repères sont fluctuants, où les calculs n’ont pas de mesure. En fait, d’autres repères deviennent perceptibles, d’autres mesures émergent, d’autres modèles se découvrent.

— Et on voit quoi ?

— Quand Einstein se demande ce que l’on voit quand on va à la vitesse de la lumière, il constate qu’aucun modèle scientifique ne répond à cette question. Alors il forge des outils mathématiques avec l’aide de sa première femme, plus calée que lui en physique, afin de décrire ce qu’il imagine, et ils inventent un nouveau système de représentation du monde basé sur un rapport d’énergie et de masse. Cependant, quand ce système décrit ce qui se passe à la vitesse de la lumière, il fait une sorte d’arrêt sur image du couple matière-énergie, mais on ne sais toujours pas ce que l’on voit passer.

— Pourquoi est-ce aussi informel ?

— Intuitivement, j’ai l’impression que c’est parce que la forme ne fait pas partie du problème tel qu’il est posé, voire qu’elle en a été exclue, comme si la forme était perçue en tant que sous ensemble des forces et des matières, façonnée par eux et par conséquent secondaire. Et ça m’étonne, car dans tout ce que j’observe dans la Nature, la forme est une part du phénomène aussi essentielle que l’énergie et la matière. Je constate dans chaque phénomène, une intime interaction des formes, des forces et des matières. Et j’ai l’impression que dans la formule d’Einstein, e=mc2, c’est la vitesse absolue de la lumière qui, en rendant la forme fugace, l’annule. Dans cette équation, à la vitesse ultime de la lumière, le temps semble artificiellement s’arrêter, et l’on peut ainsi fixer le rapport de l’énergie et de la masse, comme une immobilisation du continuum, comme une éphémère constance, sans durée ni forme.